Sous la plume des notaires de l'ancien régime le terme employé est celui de gip. Il désigne aussi bien la pierre à plâtre, le gypse, que le plâtre lui-même. Chimiquement les deux sont d'ailleurs des sulfates de calcium.
Le minerai de gypse, très répandu en Haute- Provence (plus d'une cinquantaine de sites d'affleurement), est une roche plutôt tendre relativement aisée à extraire, que l'on «cuit» entre 110° et 140° maximum afin de la déshydrater presque complètement avant de la broyer ou de la moudre plus ou moins finement. Si l'on ajoute de l'eau, le mélange fait prise plus ou moins rapidement selon le degré de cuisson et la quantité d'eau de la gâchée, ce qui autorise toutes les combinaisons.
Ce mélange de base s'accommode de nombreux ajouts pour des usages particuliers : soit des charges de sable, de terre ou de gravats pilés («de la musique», selon les plâtriers de Paris au XIXe.), de la sciure ; soit des adjuvants efficaces en très faibles quantités : la chaux pour des mortiers très résistants, mais aussi le savon (pour la soude et la potasse), l'alun, le sel, le lait, le sang ou la sève de figuier (?) pour des finitions particulières, dans le but d'accentuer la plasticité du mélange et la rigidité de surface de la prise.
Le gip est donc ici plutôt un mortier polyvalent à base plâtre qui peut être utilisé aussi bien dans la construction en gros oeuvre et en extérieur, qu'en finitions raffinées s'approchant ainsi d'une sorte de stuc. L'ancien vocabulaire provençal distinguait bien le hourdissage et l'enduit («mettre au net en gipparie» où l'on peut «gobeter» le plâtre gâché clair avec un balai sur un mur ou sur un «latison»), de la création de décors («enrechir en gipparie» pour lesquelles le plâtre doit avoir «de l'amour» - bien prendre - afin d'épigeonnet; de pouvoir se plâtrer doucement à la main.).
Le travail de fabrication du plâtre comporte trois étapes longtemps maîtrisées par les mêmes personnes :
l'extraction, la cuisson, le broyage.
¨ L'extraction du gypse ou pierre à plâtre a lieu en général en carrière à ciel ouvert, à Clamensane par exemple, et parfois en souterrains horizontaux peu profonds, après le XVIe siècle, les «tannes», à l'aide de piliers-perdus. Exemples au XIXe et au début du XXe siècle : Saint Pérréal dans le Vaucluse, ou les gipières de la colline de la Plâtrière au col de la Mort d'Imbert, à Manosque. Il n'existe pratiquement qu'une seule mine proprement dite, à descente verticale, celle créée tardivement à Saint Jurs. Cependant, en Provence on désigne l'ensemble de ces lieux d'extraction par le terme de «mine».
Le travail se faisait au pic, à la pioche et à la masse principalement, avec un transport au panier jusqu'au four, en général à proximité (la «forge de plâtre», longtemps temporaire et détruite après cuisson, plutôt que permanente comme au 19e siècle, dans le cas d'une activité plus professionnelle). Le propriétaire du terrain, agriculteur le plus souvent, était fréquemment lui-même au moins partiellement exploitant.
Plusieurs communes géraient elles-mêmes de façon communautaire leurs carrières ouvertes aux habitants pour leur besoins personnels. La Motte-du-Caire instaure en 1900 une taxe visant uniquement les commerçants.
¨ La cuisson : «les faiseurs de plâtre» empilent des blocs de gypse de plus en plus petits en formant une ou plusieurs arches (on parle alors de «travage») dans une simple cavité circulaire, une «culée», ou entre des murs délimitant une sorte de petite pièce sans toit de quelques mètres carrés, semblable aux fours à chaux. Les gipiers disposent au fond et au dessus du four une couche de «repoux», mortier argileux et isolant. Un feu de bois est allumé sous la ou les arches pour une cuisson de plusieurs jours dans ce four vertical, à 100-150 degrés environ (couleur rouge sombre).
La cuisson selon ce procédé n'était donc pas homogène et il fallait trier ou mélanger habilement les «incuits» et les «sur-cuits» avec le reste, pour obtenir par contre un excellent plâtre à hourdir. La commune de Valavoire présente un cas particulier cité par E Simonin : le four à plâtre communal était utilisé à la fin du siècle dernier par une famille et ses employés pour des fournées de plâtre destiné soit à la construction, soit à fumer les prairies. Le charbon de terre a aussi été utilisé pour une production plus professionnelle (le lignite à Manosque au début du siècle) quoique interdit à Aix-en-Provence par une ordonnance de 1732. En région aixoise plusieurs textes sous l'ancien régime fixaient le rythme de production à une fournée par mois.
A la fin du XIX' siècle, le département des Basses-Alpes se caractérise par l'existence simultanée de techniques de production d'ordre individuel ou familial, artisanal, mais aussi industriel comme Renoux à Champourcin et surtout Ardisson dans les années 1920 à Digne, rue des Monges. Ce précurseur qui exporte son plâtre en barils jusqu'en Amérique du Sud, met au point un four rotatif qu'il fait breveter.
Ce principe novateur équipe l'actuelle et moderne entreprise Lafarge à Mazan-Mallemort où il a pratiquement dû être réinventé.
• Le broyage : le gypse «cuit» est trié pour séparer au besoin les morceaux particulièrement «incuits» (charge pour les mortiers gros utilisés en planchers ou pour une nouvelle cuisson) et les «surcuits» (au delà de 143 degrés, ils servent de retardeurs de prise). La fournée est mélangée pour homogénéiser l'ensemble. Puis le plâtre est réduit en poudre.
Plusieurs systèmes coexistent jusqu'au XXe siècle :
- le battage à bras à la masse de bois à long manche souple (d'où l'expression «battre comme plâtre»)
- le broyage au rouleau de pierre sur l'aire à battre les céréales,
- à la meule dans un moulin artisanal. Ces moulins circulaires étaient souvent actionnés par des animaux («moulins à sang» de Clamensane et de Saint-Jurs) ou, par le vent, uniquement à Montfuron, dans les Alpes de Haute-Provence, mais aussi dans le Vaucluse à Saint-Saturnin d'Apt.
- L'énergie hydraulique a été utilisée à la Garde en 1834, avec un système d'entraînement de la meule par une roue à aubes et des engrenages de bois et développé industriellement dans la seconde moitié du XIX' siècle à l'usine de la Salaou à Castellane et à Digne par exemple.
- L'usage de la vapeur est signalé par E Simonin à partir de 1874 en ville et à Vergons, puis celui de l'électricité dans l'entre-deux guerres.
Le plâtre est ensuite (ou simultanément dans les moulins) tamisé plus ou moins finement, ce qui est une obligation dès 1352 pour la commercialisation à Aix-en-Provence, dans un contexte urbain beaucoup plus réglementé. A Aix, P. Bernardi signale l'instauration d'une commission de contrôle de la qualité du plâtre à la sortie des fours, et dès l'année suivante, en 1569, l'interdiction de mêler quoi que ce soit au plâtre (ce qui semble être un problème récurrent depuis l'antiquité), de vendre des incuits, de ne pas tamiser.
Il existe de nombreuses variétés de gypse produisant des plâtres différents, du «blanc», du «brun» à Marseille, du «rouge» (ou «rose»), dans la région de Digne qui, selon Mistral, a donné l'expression «/ou gip» pour désigner le vin rouge du «gris» ou «terreux» qui, à Aix peut aller jusqu'au noir, indépendamment de la qualité apportée à la fabrication.
Transporté en vrac, en charrette, le plâtre pouvait être stocké ainsi dans un coin de grange, vendu cru par charge ou cuit par fournée. Il était alors mesuré jusqu'à la Révolution en «émine» (environ 33 litres) ou en «panai», valant une demi-émine. Après cette époque, il était conditionné en sacs de toile et mesuré en boisseaux (unité valant un décalitre), avant l'apparition des papiers composites contemporains pour un conditionnement de 40 Kg.